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Mardi 6 Janvier 2009
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La mystique musulmane d’après l’œuvre de Muhammad Hamidullah (1908-2002)

vendredi 21 décembre 2007 - par Tayeb Chouiref

A l’occasion du cinquième anniversaire de la mort de Muhammad Hamidullah, nous voulons lui rendre hommage en présentant la manière dont il traita de la mystique musulmane à travers son œuvre.

Le grand érudit que fut Muhammad Hamidullah est né le 19 février 1908 à Hayderabad dans l’Inde actuelle. Il choisit de s’installer en France en 1948 suite aux troubles politiques qui aboutirent à l’annexion du sultanat de Hayderabad par l’Inde. C’est ainsi qu’il vécut à Paris une cinquantaine d’années, prenant part à de nombreux travaux qui enrichirent considérablement les lecteurs francophones, notamment par ses travaux sur la vie du Prophète d’une part[1] et la transmission du Hadith d’autre part [2].

Tous ceux qui l’approchèrent furent marqués par l’étendue de son savoir et la grande humilité dont il faisait preuve. Il laisse un œuvre considérable – plus de deux cent cinquante ouvrages – ayant abordé la plupart des domaines de l’Islam en tant que religion et civilisation. Son effacement naturel le rendait très discret et l’on sait peu de choses sur sa vie spirituelle et son orientation intérieure.

Par certains traits de caractère, M. Hamidullah semble proche des mystiques de l’Islam qui, pour réaliser la proximité avec Dieu, n’hésitent pas à renoncer aux plaisirs et aux gloires éphémères du monde :

« Érudit comme il y en a peu, il n’en était pas moins un homme humble qui n’aimait pas l’apparat et fuyait la célébrité et ses artifices. En 1985, il fut choisi pour recevoir le Hilal-e-Imtiaz, la plus haute distinction civile décernée par le Pakistan ainsi qu’une substantielle somme d’argent. Fuyant les feux médiatiques, il déclina la distinction et reversa la somme d’argent au profit de l’Académie de Recherche Islamique à Islamabad.

En 1994, c’est le prix du Roi Faysal d’Arabie Saoudite qu’il déclina poliment préférant la rétribution divine à la reconnaissance des hommes.

Célibataire, il mangeait, s’habillait et vivait simplement, et s’occupait lui-même de ses affaires, du ménage, et ce jusqu’aux derniers instants de sa vie, sans demander d’aide à quiconque, tout comme il était entièrement au service d’autrui par tout ce qui était en son pouvoir. »[3]

M. Hamidullah a beaucoup œuvré pour mieux faire connaître l’Islam en Occident et aux Musulmans eux-mêmes. Pourtant, l’homme et son œuvre restent relativement peu connus du grand public, musulman ou non. Ainsi, peu de gens, même parmi ceux qui se réclament parfois de son œuvre, connaissent l’intérêt que portait Hamidullah à la mystique.

Afin de mettre en lumière certains aspects intérieurs et spirituels de l’Islam, nous nous proposons, dans cet article, d’exposer les enseignements de M. Hamidullah relatifs à la mystique musulmane.

Voulant permettre une meilleure connaissance de la réalité de l’Islam, M. Hamidullah écrivit en français un ouvrage dans un style simple et direct qu’il intitula Initiation à l’islam[4]. C’est cet ouvrage qui nous servira de fil directeur et nous en citerons de larges extraits.

Il importe en premier lieu de prendre conscience que l’enseignement du Prophète englobait tous les aspects de la vie, depuis l’organisation matérielle de la communauté jusqu’aux plus hauts degrés de la vie spirituelle. Hamidullah distingue trois grands domaines où s’exerçait l’autorité du Prophète : le profane, le cultuel et le spirituel. En d’autres termes, la politique, la Loi religieuse et la mystique :

« Les musulmans distinguent entre trois aspects de la vie humaine : profane, cultuel et spirituel. Muhammad réunissait entre ses mains les pouvoirs qui y correspondent. Après sa mort, les grands de l’époque unifièrent les deux premiers pouvoirs : profane et cultuel, et les confièrent à un chef élu, le calife ; ils séparèrent le domaine spirituel, et le confièrent à la multiplicité simultanée des successeurs du Prophète, pour diriger les fidèles. C’est ainsi qu’il en sera dorénavant dans les pays musulmans.

C’est Abu Bakr qui fut le premier successeur du Prophète dans le double domaine politico-cultuel, et l’on ne voulut admettre aucun associé à ce pouvoir. Quant aux affaires spirituelles, on reconnaît Abu Bakr, ‘Ali, Abu Dharr, Abu Hourayra, et d’autres encore, comme les successeurs immédiats du Prophète, ainsi qu’en témoignent les chaînes de guides des différentes confréries des sûfîs, dont certaines continuent jusqu’à nos jours : les Naqchbandiyâh par exemple, qui exercent leur autorité par l’intermédiaire d’Abu Bakr ou les Qâdiriyah et les Suhrawardiyah, par l’intermédiaire de ‘Ali.

Il a également été admis qu’on prêta serment d’allégeance silmutanément à deux guides (ou « califes » spirituels), appartenant à différentes confréries : un musulman peut être à la fois Naqchbandite ou Qâdirite, prêtant serment, pour ainsi dire simultanément à Abu Bakr et à ‘Ali, comme successeurs immédiats à la puissance du Prophète dans le domaine spirituel. »

(La vie du Prophète, § 1513)

D’après Hamidullah, les ordres mystiques de l’Islam sont donc les héritiers de l’autorité du Prophète dans le domaine spirituel, même s’il est arrivé que les représentants de l’autorité politique et cultuel (siyâsa wa charî‘a) puissent aussi être des hommes de grande spiritualité. La transmission spirituelle qu’évoque M. Hamidullah fut d’abord informelle puis, quelques siècles plus tard, elle s’organisa en ordres mystiques ou confréries soufies (tarîqa, pl. turuq).

De la même façon que des écoles juridiques (madhâhib fiqhiyya) se sont formées dès le 2ème siècle de l’Hégire, des ordres mystiques apparurent un peu plus tard pour systématiser les enseignements et offrir une pédagogie spirituelle propre à soutenir le disciple dans son cheminement intérieur.

C’est ainsi que naquirent la Qâdiriyya fondée par ‘Abd al-Qâdir al-Jilânî (m. 1166), la Rifâ‘iyya fondée par Ahmad al-Rifâ‘î (m. 1182), la Naqchabendiyya qui bien que fondée par Bahâ’ al-Dîn Naqchabend (m. 1389) a pour véritable initiateur spirituel al-Ghujdawânî (m. 1220), la Châdhiliyya fondée par Abu l-Hasan al-Châdhilî (m. 1258) qui eut – et a toujours – un rayonnement considérable au Maghreb. Cette liste n’est pas exhaustive, et d’autres turuq se sont constituées à partir de celles que nous avons citées.

Dans un autre , M. Hamidullah insiste sur l’existence d’une hiérarchie ésotérique que le Prophète a évoquée en présence de ses Compagnons : « La tradition islamique confie au calife (chef de l’État islamique), non seulement la politique (y compris l’administration de la justice) mais aussi le culte, c’est à dire la pratique « extérieur » de la religion : office de prière, jeûne, pèlerinage. Tout cela tombe dans le domaine du fiqh (droit musulman) en tant que développé par les diverses écoles (voir infra § 563/a).

Dans ce domaine, le monopole du savoir a été jalousement imposé, bien qu’il s’agisse de la partie de la vie la moins importante. Les divergences sectaires existent chez les musulmans aussi, depuis la mort du Prophète, concernant la question de savoir qui a le droit de succéder au Prophète dans l’exercice du pouvoir politique et culturel.

Laissons la décision à Dieu au jour du jugement dernier, et occupons-nous de notre avenir et de la défense contre les ennemis de Dieu. Quant à la vie « intérieure » qui détermine le salut dans l’éternel au-delà, il n’y a pas de jalousie parmi les dirigeants : plusieurs personnes pouvaient – et ont effectivement pu – succéder au Prophète simultanément.

Si la confrérie des mystiques Naqchbandiya doit son titre à l’autorité du Prophète par l’intermédiaire d’Abu Bakr, les confréries des Qadiriya et des Suhrawardiya ont obtenu le leur par l’intermédiaire de ‘Ali – et tout cela chez les Sunnites et les Chiites (et ces derniers ne reconnaissent pas à Abu Bakr le droit au califat politique) n’est pas une abstraction vaine ; ce royaume est doté lui aussi d’une organisation administrative complète. L’existence des abdâl et des autâd (gouverneurs spirituels) est reconnue sur l’autorité même du Prophète, comme nous le lisons déjà chez Ibn Sa’d (m. 844).

Dans une monographie, as-Souyouti a réuni toutes les traditions en provenance du Prophète au sujet des qutbs, abdâl et autâd. On n’a pas besoin ici d’entrer dans les détails. »(Initiation, § 208)

L’épître de Suyûtî évoquée par Hamidullah est intitulée al-Khabar al-dâll ‘alâ wujûd al-qutb wa l-awtâd wa l-nujabâ’ wa l-abdâl et se trouve dans son recueil de fatwas al-Hâwî li-l-fatâwî[5]. Comme son titre l’indique, cette épître se propose d’établir l’existence d’une hiérarchie ésotérique dont le sommet est le Pôle du temps (qutb al-zamân). Chacune des catégories citées dans le titre de cette épître est en charge d’une fonction spirituelle particulière. Afin d’illustrer les affirmations de Hamidullah, citons le hadith suivant. D’après ‘Ubâda b. al-Sâmit : « Les Abdâl sont au nombre de trente dans ma communauté : C’est par eux que la terre se maintient, que la pluie vous parvient et que vous recevez le soutien de Dieu. »

(Cité par Tabarânî. Hadith authentique)

M. Hamidullah rappelle que l’autorité des Abdâl est purement spirituelle et ne concerne pas le pouvoir temporel. Cette autorité n’en est toutefois pas moins réelle et selon son expression : « Il ne s’agit pas d’une abstraction vaine. » Le saint (waly Allâh), par son cheminement initiatique, est devenu un des réceptacles de la miséricorde de Dieu, c’est pourquoi il est une source de bénédictions pour les autres. En ce sens, la mystique peut être définie comme la voie d’accès vers la sainteté : c’est elle qui illumine et revivifie, de l’intérieur, la communauté des croyants.

A suivre…



[1] Ouvrage en deux tomes, publiés plusieurs fois à Paris par l’A. E. I. F.

[2] Il apporta une contribution décisive à la connaissance de la transmission du Hadith et de sa mise par écrit en découvrant le manuscrit de la Sahîfat Hammâm b. Munabbih et en l’éditant à Damas (1953). La Sahîfa fut rééditée à Paris en 1979.

[4] Ce livre eut une très large diffusion et fut traduit en vingt-trois langues.

[5] Vol. II, p. 241

Mots clés

Tayeb Chouiref

A fait paraître deux traductions d’ouvrages d’al-Ghazâlî :

Le Livre de la science, éditions La Ruche, 2000.

Le Livre de la patience, éditions La Ruche, 2001.

Du même auteur, à lire sur oumma.com :

Vos réactions et commentaires sur cet article

10 janvier 2008
Bruno Ben a dit :
Bonjour ! Je suis journaliste et je voudrais reçevoir en ouvrages de presse les deux ouvrges de Tayeb Chouiref : Le Livre de la science, éditions La Ruche, 2000. Le Livre de la patience, éditions La Ruche, 2001. Et si possibles les (...) (Lire la suite)
1er janvier 2008
Mohammad a dit :
Mashallah. Voilà le mot qui me vient à la tête. Pour ce qui est des aspects "critiquables" je préfère m’en tenir qu’aux aspects qui me sont positifs et bénéfiques. Qu’Allah nous accorde ses (...) (Lire la suite)
27 décembre 2007
Waglioni a dit :
Abderrahmân a l’air fâché avec le vocabulaire et la langue française. S’il poussait un peu sa logique,il devrait aussi s’en interdire toute expression, et nous priver ainsi de comprendre que ce qui vraiment le fâche. En effet, (...) (Lire la suite)
26 décembre 2007
Le professeur Hamidullah fut, certes, quelqu’un de remarquable et je n’aurais rien à rajouter ou à critiquer à son sujet, m’estimant, d’ailleurs ; incompétant pour cela. Je voudrais réagir sur la forme de cet article (...) (Lire la suite)
25 décembre 2007
Pour les personne qui souhaitent avoir dvantage d’informations sur les Abdals, je leur conseil de lire les oeuvres d’Ibn ’arabi surnommé Ech Cheikh al Akbar, le plus grand des Cheikhs. Notamment dans son oeuvre magistrale (...) (Lire la suite)
22 décembre 2007
auditeur a dit :
salam alikoum, Le professeur hamidullah etait un humble et un savant de l’islam.j’ai eu le bonheur d’assister ,à la mosquee de stalingrad,le dimanche, apres la priere de dohr ,à (...) (Lire la suite)
22 décembre 2007
raffcool a dit :
Assalaam anleikoum Puisse ALLAH nous guider vers la droiture de façon parfaite comme IL a guidé ces envoyés et les grands de l’histoire comme notre cher MUHAMMAD HAMIDULLAH Fii amani (...) (Lire la suite)
22 décembre 2007
omar a dit :
il est important de connaitre les choses : le soufisme est le coeur de la tradition islamique et il faut le connaitre et essayer de connaitre les grands maitres passés et présents qui sont l héritage spirituel du prophete alihi salat wa salam et (...) (Lire la suite)
22 décembre 2007
Waglioni a dit :
Je vous remercie de cette présentation de l’oeuvre et de la personnalité de Muhammad Hamidullah. Vous le mettez parfaitement en perspective avec les préoccupations essentielles, de la pratique religieuse, de la croyance et de la mystique. (...) (Lire la suite)
22 décembre 2007
Ali a dit :
Le Soufisme.Chemin tres interessant a suivre.Aidez moi a integrer cette voie remplie de sagesse (Lire la suite)
21 décembre 2007
mohamed a dit :
La première fois que j’ai eu le coran entre les mains c’est celui traduit par Hamidullah, une très bonne traduction. J’en garde un beau souvenir, d’ailleurs je me souviens avoir offert ce coran à un ami qui cherchait à (...) (Lire la suite)
21 décembre 2007
Salima a dit :
Je ne connaissais pas réellement ce penseur. Où peut-on trouver ses livres et quels sont les titres que vous pouvez me conseiller ? Merci pour vos réponses. (Lire la suite)
21 décembre 2007
Le soufisme en France est souvent l’objet de caricature ; Le soufisme est aussi méconnu des musulmans. Alors que le soufisme est partie intégrante de l’islam. Ignorer le soufisme, c’est ignorer la mystique musulmane. Le texte (...) (Lire la suite)
21 décembre 2007
Réponse à curieux qui cherche à savoir ce qu’est le soufisme : Le soufisme constitue le coeur de la tradition islamique. Il ne peut donc prétendre être vécu en dehors de celle-ci. En même temps, et par-delà le cadre de la religion révélée, (...) (Lire la suite)
21 décembre 2007
Curieux a dit :
Salam.. Je profite de cet article, pour poser une question... J’aimerais bien savoir en quoi le soufisme à avoir avec l’islam ? (Lire la suite)
21 décembre 2007
Hamid a dit :
Beaucoup de savants ou qui s’affichent comme savants feraient bien de s’inspirer de la simplicité et de l’humilité d’un érudit comme l’était Muhammed Hamidullah. De nos jours, des individus qui ont une toute petite (...) (Lire la suite)
21 décembre 2007
Antar a dit :
Un grand parmi les grands. Mohammed Hmidullah avait écrit au sujet du débat sur l’immuabiité du Coran : "Savoir lire et posséder une copie du Coran ne suffisait pas. Il fallait étudier auprès des maîtres attitrés et obtenir un certificat (...) (Lire la suite)
21 décembre 2007
Manaour a dit :
Il faut signaler le Professeur Hamidullah qui voyagea beaucoup en ‎Europe et dans de nombreux pays musulman a découver, notamment, le plus ancien manuscrit de ‎hadiths dans une bibliothèque de Damas.‎ Il a été aussi le (...) (Lire la suite)
21 décembre 2007
Ahmad a dit :
Salam MOuhammad hmidoullah fut un très grands savants, il donna beaucoup pour l’islam,e t donc pour l’humanité,qu’Allah, le récompense par le firdaous. la question des abdals, est assez étrange, elle ejoint, cette espère (...) (Lire la suite)
21 décembre 2007
Muhammad Hamidullah est une figure majeure de l’islam de Franc. Né en Inde en 1908, il s’était établi en 1947 à Paris, où il jouera un grand rôle au sein de la communauté musulmane. Il s’est fait connaître d’un large (...) (Lire la suite)
21 décembre 2007
Kader a dit :
Muhammad Hamidullah est un grand savant de l’islam. Merci pour cet hommage remarquable. Nous devons méditer les enseigments de ce grand savant. (Lire la suite)
21 décembre 2007
ibrahim a dit :
Une source d’inspiration parmi les sources d’inspirations, voilà comment je salue les efforts de cet éminent savant de l’islam parmi les savants de l’islam que Dieu les accueille dans Son infinie Miséricorde. Une voie à (...) (Lire la suite)
21 décembre 2007
Anonyme a dit :
c’est impressionant ! J’avais lu une fois le hadith des "abdals" mais je pense que j’avais rien compris et je souhaiterai avoir plus de connaissance à leur sujet. SALAMANLAYCUM BARACALLAHU (...) (Lire la suite)

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