Conjuguer diversité et citoyenneté. Une laïcité pour le 21ème siècle
Par Françoise Duthu,
Frédéric Sarkis
vendredi 23 novembre 2007
C’est avec vigueur que depuis quelques années le débat sur la laïcité a repris en France. Il n’est plus mobilisé à l’encontre de la religion catholique, comme cela fut le cas au début du 20ème siècle, mais à celui de la religion musulmane, qui par nature confondrait les ordres du spirituel et du temporel.
Le débat a dépassé le cadre français pour atteindre un pays comme l’Allemagne par exemple ou même la Turquie. Il se développe dans le contexte international de l’après-guerre froide, dans lequel la doctrine qui se consolide en matière de relations internationales est celle du choc (voire de la guerre) des civilisations. Ce choc opposerait Occident chrétien et Orient musulman.
La conséquence dans l’opinion et les médias est la tendance à assimiler totalitarisme, islam politique sur la scène internationale et musulmans de l’intérieur. Les attentats du 11 septembre, le trucage des preuves par les néoconservateurs américains, le thème de la guerre préventive, l’assimilation S. Hussein- O. Ben Laden, le déferlement d’images et de discours … tout cela crée la peur : et si, se demandent certains, les conflits que nous voyons se dérouler n’étaient pas le fait des rapports de domination et de l’exploitation Nord/Sud, des séquelles de la décolonisation, de la colonisation continuée de la Palestine, mais finalement le fait de la montée du totalitarisme islamique ?
I - La laïcité en France : dépasser une vision camp contre camp
Dans ce contexte, la laïcité est souvent invoquée comme un principe absolu, une croyance, auquel tout (bon) républicain se doit de tenir comme à la prunelle de ses yeux. En somme, un élément de l’identité nationale. Pour ceux qui la conçoivent ainsi, elle postule un clivage radical entre privé et public et exige l’invisibilité du religieux, relégué dans la sphère privée, et qui considère l’école comme lieu de transmission de cette vision, formatant des citoyens homogènes.
La laïcité prend alors une dimension sacrée et finalement religieuse, allant jusqu’à véhiculer ce que l’on peut identifier comme un intégrisme républicain. On entre alors dans la volonté d’imposer à l’autre les “ lois sacrées de la République ” sur un modèle imprégné par le schéma colonial (voir comment l’on parle aujourd’hui, après quatre générations, des “ Français issus de l’immigration ”), qui, particulièrement en Algérie, avait distingué soigneusement les citoyens (chrétiens, athées ou juifs) et les indigènes.
Cette façon d’envisager la laïcité ne peut que susciter incompréhensions et révolte, comme on l’a vu avec la loi sur les signes religieux à l’école.
Pourtant, juridiquement, la laïcité est un fantastique outil du “ vivre et construire ensemble ”, si l’on veut bien considérer ce principe avant tout comme une disposition juridique destinée à assurer l’indépendance de l’Etat par rapport à la religion et la liberté religieuse.
On peut alors développer une autre vision, qui fait le pari que des personnes issues de cultures et religions différentes peuvent, tout en restant enracinées dans leurs références propres, vouloir contribuer ensemble à la détermination du bien commun et adhérer individuellement au principe de citoyenneté. Ainsi est pris en compte le caractère composite et dynamique des référents universels, patrimoine de l’humanité, qui se sont constitués tout au long de l’histoire par les rencontres (plus ou moins brutales d’ailleurs) entre les aires culturelles et civilisationnelles.
Sortir des positions essentialistes et binaires qui ont trop souvent court aujourd’hui est impératif. Ce n’est qu’à cette condition que la France pourra retrouver sa cohésion nationale, se démocratiser en profondeur, en faisant de tous ses habitants des citoyens à part entière. Ce n’est qu’à cette condition que le monde pourra se diriger vers un nouvel équilibre, multipolaire, fondé sur le cosmopolitisme et le un droit international véritablement équitable et universel.
Se réapproprier la notion de laïcité, clarifier son apport et sa fonction est un premier pas essentiel pour sortir de la binarité, favoriser une démocratie reconnaissant le pluralisme tant au niveau intérieur qu’international.
1. La loi de 1905
La laïcité est née en France, à l’issue d’un long processus qui part des Lumières et aboutit à la séparation de l’Eglise et de l’Etat, avec la loi de 1905. Deux projets se font alors face : celui de républicains “ modérés ” favorables à la reconnaissance des cultes en vue de leur contrôle, celui de républicains anticléricaux qui souhaitent limiter le plus possible l’emprise des religions sur la société. Briand, Jaurès et Buisson rallieront les Républicains à un projet tout à fait différent : dans un but d’apaisement, la séparation doit s’accompagner d’une absence de contrôle.
L’Etat doit être neutre en matière de religion et doit traiter tous ses habitants comme des citoyens égaux et non en fonction de leurs croyances ou origines. La loi de 1905 garantit à chacun le libre choix de sa religion (ou non religion) au nom de la liberté de conscience et d’expression, sépare totalement les religions et l’Etat, reconnu comme source autonome du droit, et donne la liberté aux cultes de s’organiser non seulement dans l’espace privé mais aussi au sein de la société civile. On n’y trouve pas le terme “ laïcité ”, qui ne se trouvera officialisé qu’avec la Constitution de 1958.
La laïcité n’est ainsi pas un principe qui surplomberait l’ensemble des religions – si cela était elle serait la religion suprême qui s’impose aux autres. Elle est une règle qui permet au sein d’une nation le vivre ensemble d’individus et de groupes ayant des identités religieuses ou philosophiques différentes, de sorte qu’aucun de ces systèmes de croyances ne prenne l’hégémonie par rapport aux autres, de sorte également que ces croyances n’interfèrent pas dans la gestion de la chose publique.
Ainsi sont garantis d’une part l’un des droits humains fondamentaux, celui de la liberté de conscience et d’expression, et d’autre part le principe de l’indépendance du politique et du religieux, ce dernier ne pouvant prétendre en aucune façon à régenter l’espace public et politique, tandis qu’inversement le politique n’a pas à s’ingérer dans les affaires internes aux cultes.
Ainsi aussi peut se répandre le sentiment d’une commune appartenance, au-delà des systèmes religieux de référence. La laïcité est un outil de cohésion et d’unité d’une société dans le respect de la diversité des individus et de leurs croyances.
2. La laïcité au risque de la discrimination
En France dans la période récente, le thème de la laïcité est réapparu avec vigueur et passion lors de la “ deuxième affaire du foulard ” en 2003. Il a débouché sur le vote d’une loi sur les signes religieux à l’école, communément appelée, par ceux qui se sont senti discriminés, “ loi anti-foulard).
Depuis, de nombreux signes montrent que le thème “ laïcité ” est mobilisé en relation à l’islam. La pétition « Un cri contre le racisme et l’intégrisme » lancée en avril 2006 par C . Fourest dans Libération et signée de plusieurs intellectuels et politiques français appelant à lutter contre le “« totalitarisme islamiste ” en est l’une des nombreuses illustrations. L’électoralisme politique visant à flatter les communautés religieuses majoritaires ou à contrôler plus ou moins directement l’organisation des communautés minoritaires est contraire à l’esprit même de la laïcité comme nous la défendons.
Nos concitoyens musulmans sont supposés être adeptes d’une religion qui, par essence, serait imperméable à la notion de laïcité et, méconnaissant la distinction privé/public, serait incompatible avec la République. Ce point de vue s’est étendu bien au-delà de l’extrême-droite et des formes de gestion sécuritaire et clientéliste de l’islam ont été imaginées.
Les différents ministres de l’intérieur » depuis 1990 (Pierre Joxe – qui avait le souci que la gestion de l’islam échappe aux pays d’origine -, puis Charles Pasqua puis Jean-Pierre Chevènement et Daniel Vaillant, et enfin Nicolas Sarkozy), ont eu pour objectif d’organiser l’islam de France. Le processus a abouti à la mise en place du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), au mépris de la liberté d’auto-organisation des cultes reconnus par la loi de 1905, dans le but d’engranger, dans une vieille tradition clientéliste et post-coloniale quelques bénéfices électoraux.
Pourtant, de la Libération jusqu’au début des années 80, la laïcité ne semble pas poser problème. Le thème réapparaît dans le débat public au moment où s’achève la période des “ 30 glorieuses ” , au confluent de trois crises : une crise culturelle d’abord (après 68, les différences régionales, ethniques, de genre.. sont valorisées), une crise sociale ensuite (le débat se focalise sur les thèmes de l’immigration et de l’intégration, au moment où l’intégration par le travail se trouve remise en cause), une crise politique enfin (la France vit en même temps la décolonisation et l’intégration européenne, alors que la légitimité de l’Etat est remise en cause). Le thème de la laïcité, qui avait disparu du discours politique dans les années 70 réapparaît à partir de 1988-89, lors de la première “ affaire du foulard ”.
Lors de la colonisation de l’Algérie, la France avait fait le choix d’exclure l’islam de la réflexion laïque et les “ Français musulmans ” avaient le statut d’indigènes. Lors de la décolonisation le « musulman ” devient l’ennemi. Le débat autour de 1989 est à mettre en relation avec ce passé non assumé. C’est d’abord l’immigré qui avait été stigmatisé. Ses enfants avaient été accusés d’être à l’origine des violences urbaines par un discours politico-médiatique qui, parti de l’extrême-droite, s’élargit vers la droite et aussi vers la gauche. Se rajoute à cela la perception de la montée de l’islamisme politique sur la scène internationale, débouchant sur l’amalgame islam-terrorisme.
C’est donc dans l’histoire longue et l’interaction entre celle-ci et les trois grandes crises des années 80, auxquelles s’ajoute le matraquage idéologique et médiatique décrivant l’islam comme une religion essentiellement fanatique et violente, qui s’alimente de la naissance de la République islamique d’Iran ou de la “ guerre civile ” algérienne (dont les tenants et aboutissants ne sont pas encore éclairés), que réside l’explication de la fixation du discours sur l’islam.
Le terrain aura été préparé par l’extrême-droite, qui se fixe sur la figure de l’immigré, à laquelle se substituera progressivement celle du musulman . Tout ceci aboutit à un climat de tension. Et si, heureusement, les populations reléguées dans les quartiers périphériques pour accompagner les besoins industriels des années 60/70, se mettent à tisser de la solidarité pour résister à la marginalisation et à l’exclusion, certains soupçonnent alors une montée du “ communautarisme ”.
Certains partisans d’une laïcité absolutisée, attachés aux principes, se désintéressent de fait de la question sociale, faisant porter aux personnes regroupées contre leur gré une volonté qui n’est que l’envers de la leur : tous égaux devient tous semblables. La diversité n’est alors plus vécue comme une richesse mais comme un danger pour la cohésion nationale. Les solutions à mettre en œuvre sont à rebours de celles proposées tant par la vision communautariste de Nicolas Sarkozy (qui entretient avec nos concitoyens de religion musulmane une relation clientéliste à laquelle s’ajoute une dimension sécuritaire) que par la vision républicaniste refusant d’accepter la diversité réelle de la France d’aujourd’hui.
II - La laïcité : un outil possible pour un ordre mondial juste et stable
La laïcité est la forme française d’un processus plus large, la sécularisation, observable aujourd’hui dans l’ensemble du monde occidental (et ailleurs). Mais aujourd’hui, l’Occident (entendu au sens de l’ensemble formé par les USA, l’Europe, le Japon, et tous les pays constituant l’OCDE), sous l’influence de la première puissance mondiale, tend dangereusement à revenir sur les principes et pratiques qui lui ont permis de s’émanciper des pouvoirs religieux et d’être, pour les réformateurs des pays décolonisés, une référence (cf. l’intérêt majeur pour la philosophie des Lumières dans le mouvement de réforme qui a parcouru le Moyen-Orient du début du 19ème siècle à la moitié du 20ème).
La religion est aujourd’hui souvent instrumentalisée au profit d’une politique de puissance conduite sous la thèse de la guerre contre le terrorisme et du “ choc des civilisations ” (Huntington). À cette instrumentalisation répond celle des régimes ou des groupes de l’islam ultra-conservateurs (dont les deux sources sont l’Arabie Saoudite et le Pakistan), trop heureux de pouvoir appuyer leurs thèses sur l’exemple américain.
L’Europe s’est certes distanciée de ce “ recours au religieux » ( Georges Corm) mais ses alliances la conduisent trop souvent à suivre la politique des Etats-Unis, et elle se laisse englober, qu’elle le veuille ou non, dans cet affrontement périlleux. D’autant que par rapport à la reconnaissance effective de la religion principale de ses nombreux immigrés, beaucoup reste à faire.
1. L’Europe sécularisée peine à reconnaître pleinement les citoyens musulmans.
L’Europe est un espace sécularisé, dans lequel le statut des religions est fort différent – outre la France qui occupe une place à part en lien avec son histoire, on voit d’une part un ensemble de pays où les religions sont reconnues par l’Etat : Belgique, Allemagne, Autriche, Espagne et d’autre part un autre ensemble où il existe une religion d’Etat : Danemark, Royaume-Uni, Grèce - Mais la sécularisation y est un fait acquis. Toutefois, on y observe partout un traitement particulier et discriminant de l’islam, d’une part, et, comme en France, le souci d’institutionnaliser l’islam.
Cela s’explique par différents facteurs, dont les principaux sont l’extension de la religion musulmane comme conséquence des immigrations, souvent en provenance d’anciennes colonies (Afrique, pays arabes, Inde, Pakistan…) ou d’anciennes zones d’influence (Turquie), immigrations principalement de main d’œuvre peu qualifiée pour les besoins de l’agriculture, de l’industrie et des services.
L’islam est ainsi la religion de la “ classe ouvrière ” (au sens large). Dans un contexte de chômage massif, propice à l’exploitation politique de la peur face à l’insécurité sociale, partout ou presque, l’extrême-droite a diabolisé les migrants, parfois sur le mode laïque (comme Le Pen), parfois sur un mode religieux (comme de Villiers) et dans de nombreux pays (Danemark, Hollande, Autriche, Belgique, France..) l’extrême-droite se porte bien.
Au lieu d’aborder de front les questions économiques et sociales, l’attention est détournée vers une catégorie qui tient avant tout du bouc-émissaire. D’autant qu’à cela s’ajoute le contexte géopolitique marqué par la thématique récurrente du choc des civilisations, dont nous sommes abreuvés jour après jour depuis le 11 septembre, et qui permet de glisser dans un même sac fourre-tout ce qui est une nouvelle forme de terrorisme transnational (Al Qaida) et des opérations de résistance nationale (Tchétchénie, Palestine..)
Ce discours s’accompagne de politiques caractérisées depuis longtemps par le “ deux poids deux mesures ”. La suspension de l’aide européenne à l’Autorité palestinienne à la suite des élections dans les Territoires en a été une manifestation caractéristique.
Cette suspension interpelle non seulement en soi, pour la gravité des conséquences sociales à venir, pour l’incohérence majeure entre le discours sur la démocratie et le rejet des choix démocratiques des Palestiniens, qui décrédibilise la parole de nos gouvernements, mais aussi par la soumission de la politique de l’UE à la stratégie des USA et d’Israël, confirmant la tendance à la pérennisation de politiques unilatérales nous entraînant dans un choc des civilisations.
2. Les quiproquos de la laïcité dans le monde arabe et musulman.
Dans ce contexte, se référer à la laïcité sur la scène mondiale peut sembler malvenu. En effet, la laïcité sur la scène internationale, et en particulier dans le monde arabe et au Moyen-Orient a mauvaise presse : elle a été imposée par des régimes autoritaires dont la faillite est aujourd’hui totale (Algérie, Tunisie, Egypte, …), permettant aux courants fondamentalistes, intégristes, ou simplement conservateurs d’assimiler laïcité et colonialisme, décadence des mœurs, injustices internationales…
Elle est aussi de facto mise en péril par l’hyperpuissance américaine qui s’appuie dans sa volonté de domination et sa stratégie unilatérale sur le “ recours au religieux ” , soit directement (on se rappelle la “ croisade ” que prétendait mener Bush pour envahir l’Irak, on se rappelle aussi le soutien de longue durée au régime intégriste saoudien, comme aux forces réactionnaires afghanes pour contrer l’URSS) soit indirectement : la sacralisation du libre échange et de la démocratie ont légitimé le fait d’imposer ces deux valeurs par la force. La guerre, nous dit-on, favoriserait la liberté du commerce, la démocratie parlementaire et finalement la paix !
Avant la chute du mur, il s’agissait de lutter contre “ l’empire du mal ” (Reagan) et d’abattre l’ennemi communiste. Aujourd’hui, dans une structure de langage d’une similitude frappante, il s’agit de lutter contre “ l’axe du mal ” et contre le “ terrorisme ” - ce dernier terme n’étant jamais défini alors qu’il serait pourtant à déconstruire- .
Quant à l’ennemi, il est clairement désigné : c’est l’islamisme et par extension la religion musulmane assimilée à son terreau et au final l’ensemble des musulmans. Ces évolutions amènent à se demander si la laïcité et la sécularisation ont été portées jusqu’à leur terme. La séparation du religieux et du politique ne serait-elle qu’un trompe-l’œil ? En y regardant bien, on s’aperçoit que les sociétés “ laïcisées ” continuent à “ être mues par l’archétype de l’idéal unique, de la mission à prêcher à l’univers, d’une “ révélation ” d’ordre philosophique et politique.
La laïcité, progrès considérable dans la gestion démocratique de la diversité, présentée comme un progrès obligatoire de l’humanité, porte une violence symbolique et accompagne trop souvent une violence réelle. Les nationalismes français, anglais, italien, allemand, américain se sont tous vus investis de la mission d’apporter les Lumières au Monde, à travers la colonisation ou la domination.
Les socialismes européens auront de même un fonctionnement calqué sur le monothéisme, Marx en étant le prophète et le “ peuple ” étant remplacé par le “ prolétariat ”. Cela est d’autant plus efficace que le nationalisme arabe connaît de nombreux échecs au 20ème siècle, d’abord contre les puissances coloniales, puis contre Israël. Le nationalisme arabe qui apparaît au 19ème siècle et s’enrichit jusqu’aux années 50 voit la renaissance de la langue et de la culture arabe.
Il offrait des perspectives pour l’établissement de relations entre les nations nouvellement indépendantes et les pays européens. Historiquement, il fut alimenté par des penseurs chrétiens et musulmans, qui développèrent des théories radicales visant à confirmer la laïcité de la religion musulmane. Ces penseurs sont des admirateurs de l’Europe. Au 20ème siècle, l’Occident colonial choisit de soutenir l’Arabie saoudite, foyer d’un islam intégriste, le wahhabisme.
Les combats perdus contre les colonialismes (cf. l’échec du nassérisme) puis contre Israël laisseront la voie libre à une utilisation politique de l’islam qui n’avait jamais existé jusque là, un islam de réaction à l’occidentalisation du monde arabe, qui sera pourtant présenté comme relevant de la “ nature même ” ou de “ l’essence même ” de l’islam. Les attentats du 11 septembre seront alors le prétexte à entrer en guerre contre une barbarie civilisationnelle contre laquelle la civilisation judéo-chrétienne offrirait un rempart de protection.
3. Pour un ordre mondial fondé sur le cosmopolitisme et le droit international
3.1. Il n’existe pas de blocs civilisationnels homogènes
Dans ce que l’on nomme “ Occident ” figurent des pays aussi divers par leurs cultures et civilisations que ceux de l’Amérique du Nord, l’Europe latine, l’Europe germanique et scandinave, la Turquie, le Japon, la Corée…Autant dire qu’il s’agit d’une alliance de civilisations et non d’un ensemble réuni sous la bannière judéo-chrétienne..De même aurait-on du mal à identifier un ensemble civilisationnel musulman, tant sont diverses les sociétés dont l’islam est la religion principale : Pakistan, Irak, Iran, pays du Maghreb, Turquie, Indonésie, Malaisie,….
Il est à remarquer par ailleurs que parmi les pays musulmans, un certain nombre sont très proches du camp occidental (dont les pays intégristes que sont le Pakistan et l’ Arabie saoudite) et des alliés militaires fidèles. Mais il importe, pour donner au monde des perspectives de paix et de justice, de s’éloigner d’une vision formulée en terme d’opposition de civilisation. C’est ici que peut être utile, à une échelle élargie, le retour vers une vision “ laïque ” des relations internationales.
3.2. Vers une sécurité collective multipolaire et un vivre ensemble planétaire
On recense des réflexions et appels à l’organisation de la paix mondiale depuis longtemps. Pour Kant en 1795, c’est le cosmopolitisme qui serait le garant de la paix perpétuelle et universelle. L’idéal de paix se manifestera sous une forme institutionnelle par deux fois au XXème siècle, avec la Société des Nations au lendemain de la seconde guerre mondiale, puis avec l’Organisation des Nations Unies en 1946.
La guerre froide et aujourd’hui la gestion unilatérale par les Etats-Unis de la sécurité collective ont limité le rôle joué par l’ONU, instrumentalisée à plusieurs reprises dans ses interventions sur les enjeux les plus chauds, malgré des avancées parfois remarquables du droit international.
Le néo-conservatisme propagé par G. Bush et son équipe ne sera pas aisé à combattre. Mais le mouvement altermondialiste tout comme le mouvement antiguerre, ou encore les changements multiples des équipes dirigeantes en Amérique latine sont autant de signes indiquant qu’un renversement est possible.
Une direction féconde pourrait être un dépassement à la fois des thèses du multiculturalisme en vigueur dans l’espace idéologique américain et d’une conception dévoyée de la laïcité, qui en fait un marqueur identitaire national au lieu d’un principe organisateur pour la gestion du pluralisme religieux, que l’on voit ressurgir ces derniers temps en France, en y substituant la recherche du cosmopolitisme, en suivant la tradition de la Révolution française, où les origines ethniques et religieuses des citoyens ne pouvaient être invoqués comme source de traitement différencié dans l’espace public.
Il n’y a pas, dans cette conception, de peuple élu, de race supérieure. Et au lieu de prétendre donner des leçons de démocratie, participons à la renaissance d’un humanisme laïque faisant de l’application rigoureuse de ses principes fondamentaux la démonstration d’un autre horizon dans les relations internationales. A cette recherche d’universel, associons les sociétés de culture non européennes pour établir des espaces publics républicains, nationaux ou internationaux. Ouvrons le dialogue entre grandes philosophies du monde en renonçant à la thèse de la supériorité de la production intellectuelle de l’Occident.
[1] Membres de la ZEP http://zonedecologiepopulaire.org/ et de la commission transnationale des Verts. F. Duthu est ancienne députée au Parlement Européen (groupe Verts/ALE).
Françoise Duthu
Ancienne députée au Parlement Européen, Groupe Verts/ALE,Du même auteur, à lire en ligne sur Oumma.com :
Frédéric Sarkis
Membres de la ZEP http://zonedecologiepopulaire.org/ et de la commission transnationale des Verts.Du même auteur, à lire en ligne sur Oumma.com :
Vos réactions et commentaires sur cet article
Salam
Allah connait parfitement ce que les poitrines renferment comme intentions malsaines à l’egard de ceux qui croient en Lui. Alors pourquoi se risquer dans une voie sans issue ?
veuiller accepter mes bslamas distingués (aux oummanotes et à lekip d’oumma ;)
Merci salamalaikoum
Laïcité, racisme(antimusulman),communauratisme..., bref la liste est longue. An final, quand on a fait le tour du monde (des conceptes), on revient toujours à la question de l’altérité.Quel type de relations les individus, les peuples, les nations, vont-ils entretenir entre eux ? De part le passé, c’est la force qui détermine la nature de notre relation. "Malheur aux vaincu" est toujours d’actualité. On y met la forme pour mieux faire passer la pillule. A la base l’idée est bien : dissoudre le communautarisme dans la citoyenneté. Sauf qu’on a jamais fait autant de guerre(des plus meutrières) que depuis qu’on a proclamé le principe de laïcité. le citoyen est une personne fictive, imaginaire, insensible, à esprit non partisane...neutre. On sait qu’un homme ou une femme, est le contraire de tout ça :être sensible, non imaginaire (bien réel),et qui fait des choix. Peut-être, on pourrait demander aux individus,aux peuples et nations non d’être insensibles, mais de ne pas emmerder le monde avec leur sensiblerie. Cela serait un bon début...
Bonsoir à tous, Merci aux auteurs pour ce bon texte, même si je ne partage pas, bien évidement, l’intégralité des propos.
Mais l’analyse est bien fondée, équilibrée et honnette.
Il me semble qu’un point très important dans cette analyse a été omis. Source de tensions, d’injustices, de dépassements, sur lesquels se focalisent pas mal de mouvements, de réactions et au final de pensées : La Palestine, troisième Lieu Saint de l’Islam. Il me semble qu’il ne peut y avoir d’ordre mondial plus juste sans une issue juste, équilibrée et rapide dans cette terre et ses populations palestiniennes. Encore Bravo, pour le texte et merci. Salem.
mais pourquoi remettre ça avec la laïcité ?
n’ont-ils pas un temps de retard ces auteurs d’un article qui se voudrait message de paix et de tolérance ; mais qui en fait, ne reste que l’expression déguisée d’un sentiment de supériorité des fils de la république sur les enfants de la communauté musulmane de France et d’ailleurs. J’en veux pour preuve les approximations et le coté laborieux du texte qui ne transpire pas la spontanéité ni une réelle connaissance des enjeux qui sous tendent la question de la laïcité que certains veulent imposer aux autres(les musulmans) ; et le refus que ceux ci leur opposent. Non,ici il ne s’agit manifestement pas de cela ; malheureusement il me semble que cet article répond à la volonté de voire ressurgir les divisions entre partisans et opposants du port du foulard par les femmes de confession musulmane.Et ce au moment où les agressions sociales orchestrées par les tenants du pouvoir font des ravages parmi les plus pauvres de notre pays ; ce qui pourrai les inciter à se rencontrer et à s’unir faisant fi pour se défendre de ces différences qui tout compte fait, quand elles sont l’expression de convictions religieuses personnelles ne doivent pas être vécues comme une menace,mais comme l’expression naturelle de la liberté. Pour conclure, j’ai envie de dire à ces (boute-feu) de poser le masque car on les a reconnus.
En réaction ....à la réaction des verts, c’est vrai les Verts ne peuvent pas être contre la liberté d’expression. D’ailleurs ils peuvent dire tout et son contraire lorsqu’il s’agit de gagner des voix. Mise à part le fait que le texte de Mme Duthu est un ensemble d’approximations "intellectuelles" ; j’aurai aimé qu’elle nous explique pourquoi les verts font des discours et ont des pratiques inverses. A titre d’exemple pourquoi ils se sentent menacés dès que les dits "arabes" ou "musulmans" prennent leur indépendance : par exemple la campagne orchestrée par les verts et notammant Voynet à Dole, lorsqu’un arabe a voulu mener une liste autonome( j’ai d’autres exemples ailleurs si vous voulez et pour pas personnaliser le propos) Les verts c’est " on est copains tant qu’on peut parler à votre place" Mais pour pas charger la barque on voit que les candidats de la zaama "diversité" sont aussi prêts à tout
Bonjour tout le monde,
Ô mon Dieu qu’il est désespérant ce béni-ouiouisme dont fait preuve la quasi totalité des intellectuels musulmans dans leurs analyses et discours sur la Laïcité. Il s’agit dans cette affaire de la Laïcité du rapport entre deux termes, l’Etat (le pouvoir ou l’ordre politique) et la Religion (le droit divin), et voilà qu’on ne voit que le premier terme en ignorant totalement le second.
Le concept de Laïcité se forme logiquement dans le rapport entre le politique et le religieux, et ne réside pas uniquement du côté du politique sans que le religieux n’y prenne aucunement part. Et puis même si l’on doive accorder la primauté au politique sur le religieux, ce dernier ne doit pas disparaître pour autant au point que soit annihilée sa participation dans la formation du concept de Laïcité, cela n’a pas de sens.
Il est donc insensé de faire comme si le religieux était inepte à toute réalité politique et que le politique n’avait rien à voir dans le religieux, c’est absurde d’autant plus cela ne règle pas la question de la Laïcité qui a pour sens et fin d’accorder les deux termes. Le politique et le religieux entretiennent un rapport de réciprocité, ils s’entre déterminent l’un l’autre par l’accordement de leurs fondements respectifs en vue de la formation du concept de Laïcité.
Dans le fait que l’ordre international entende faire du concept de Laïcité un principe universel, valable pour toutes les nations du monde, il est là présupposé qu’il y a en principe une réalité politique universelle, cela est parfait. Mais alors, il est nécessaire de partir également du principe qu’il ait aussi une réalité religieuse universelle, et cela n’est possible que si l’on prenne en compte les diverses réalités religieuses et l’on mesure la capacité de chacune d’elles à s’accorder avec le principe de la citoyenneté universelle.
Bon dimanche, François.
je voudrais vous alerter des propos dans cette article (ci joint le lien http://www.20minutes.fr/article/195785/France-Interdire-le-voile-en-public-pour-le-symbole.php ) Est-ce une dérive de la laïcité ?
Pour ceux qui n’ont pas encore lu cet article de M. Foucault ..
Je salue ici la performance des auteurs de ce papier, relativement équilibré ; de nombreux pistes de recherche s’y trouve. Je salue les auteurs de ce texte d’autant plus que sur bien des points je ne partage pas leur analyse:dire que la laïcité est un système dans lequel, aucune croyance ne doit dominer l’autre est une vue d’esprit. En france et dans bien des pays d’Europe, le dimanche est un jour férié et ce n’est le fait du hasard, en ce moment les centres villes sont décorées et ce n’est pas pour célébré la naissance de Boudha...et la liste serait trop longue à dresser. Non, la laïcité est la recherche d’une meilleure vivre ensemble, un équilibre instable, donc changeant en fonction des acteurs en jeu. Elle n’a rien d’un principe, où alors aucun pays au monde n’est laïque. On aurait des tendances vers la laïcité (de principe). Cela dit, c’est un beau texte ! Bravo !
Lorsque vous affirmez que "Le néo-conservatisme propagé par G. Bush et son équipe ne sera pas aisé à combattre. Mais le mouvement altermondialiste tout comme le mouvement antiguerre, ou encore les changements multiples des équipes dirigeantes en Amérique latine sont autant de signes indiquant qu’un renversement est possible."
Certes un renversement et possible, mais l ecourant altermondialiste tarverse une crise et ne paraît pas pour l’instant la résoudre.
Bien sûr qu’il existe un humanisme musulamn qu’il faut réactiver. L’Adab, ou plutôt l’ensemble des qualités propres de l’Adib, supposait des idéaux de conduite citadine, courtoise, raffinée, avec humour et était par sa fonction intellectuelle et morale synonyme du mot grec "paideia" et du mot latin "humanitas". Non seulement les Adibes incarnaient des idéaux d’humanisme mais étaient aussi des propagateurs d’idées humanistes qui, parfois, prenaient la forme de sentences lapidaires : "l’homme est un problème pour l’homme" ; "pour celui qui traverse notre mer il n’existe pas d’autre rivage que lui-même". L’insistance sur le destin terrestre de l’être humain est typique chez l’Adib et le conduisait parfois au scepticisme religieux et même jusqu’à affirmer son athéisme et à l’apparition, parmi ces représentants, des gens à la mode qui montraient ostensiblement leur athéisme. Le mot Adab signifiait initialement l’étiquette propre aux bédouins, il acquis sa perfection humaniste parce que le Califat, pour la première fois depuis Alexandre Le Grand, devint le centre inter-relationnel de différentes traditions culturelles et de divers groupes confessionnels qui unissaient la Méditerranée avec le monde Irano-Indien.
Au sujet de la laïcté dans l’islam, Louis Massignon, décrivant le modèle de la cité musulmane disait qu’il s’agissait d’une "théocratie laïque et égalitaire". Les termes "théocratie" et "laïque" sont antinomiques, et la formule est bien étrange. En fait Massignon voulait, par le moyen du premier terme, désigner la présence des principes se positionnant "en amont" de la question et ayant comme origine des textes d’essence dite "religieuse", et, par le biais du second terme, désigner l’absence de clergé, l’autonomie de raisonnement, la liberté religieuse, l’Etat de droit, etc. Le fait d’avoir décrit le modèle de la civilisation musulmane en liant ainsi ensembles deux termes qui sont aussi antinomiques dans la civilisation occidentale illustre bien l’impossibilité de décrire de façon satisfaisante un concept d’une civilisation donnée – ici l’Islam – par l’emploi d’un terme importé d’une autre civilisation – ici l’Occident. D’où le recours à plusieurs termes de cette seconde civilisation, chacun exprimant un aspect du concept qui est à décrire et qui est présent dans la première civilisation. Louis Gardet n’a pas manqué de relever l’étrangeté de la formule de Massignon ; il écrit : "Faut-il parler, comme le fit Louis Massignon, d’une "théocratie égalitaire et laïque ?" Egalitaire car tous les croyants son frères, dit le Coran (49/10). Laïque car, s’il y a des docteurs de la Loi, il n’y a pas de clergé en islam. Mais théocratie ? Ce terme est nettement récusé (...) par les réformistes (...) car ils y voient un relent de pouvoir clérical. Ce terme est par là même quelque peu ambigu" (Panorama de la pensée islamique, Sindbad, p. 185). Gardet lui préfère donc une autre formule : "Disons qu’il s’agit d’une organisation de la cité qui entend prendre ses principes premiers d’une loi reçue comme révélée par Dieu". Plus loin il précise : " Cela ne veut nullement dire que l’organisation de la cité ne requiert point recherche et initiative humaines". "(Le temporel) s’enracine en des principes reçus comme révélés. La loi (...) [est donc] un jugement de la raison pratique se prononçant sur la conformité ou non-conformité d’une décision nouvelle avec ces principes intangibles"
Vous parlez d’un humanisme laïque, il y a également un humanisme musulman qui a existé dans le monde musulman au 9ème et jusqu’au 13ème siècle grâce à une ère de liberté et des conditions de vie en communauté de diversités doctrinales permettant l’émergence de l’individu doté d’une raison critique, un courant qui s’est par la suite estompé suite à l’hégémonie de « l’orthodoxie dogmatique ».
Fin des idéologies, remise en cause du tiers-mondisme, les rapports de forces se ressaisissent et font valoir une éthique de soumission, de résignation, dans le cadre d’un monde- jungle. Comment concilier le nouvel ordre hégémonique et les impératifs de justice internationale, de développement, de solidarité ou tout simplement de tolérance ? Jadis, on a tenté de justifier et de légitimer l’expansion coloniale, par une volonté civilisationnelle. Détruire et exploiter pour « civiliser », le discours humaniste au service d’une déshumanisation ! De nos jours, « l’ingérence démocratique » a eu ses tragiques conséquences... La « guerre préventive » et la « montée des périls » qui s’en suivit, ont ouvert « la boite de Pandore » et favorisé l’extension d’un terrorisme sauvage et de grande envergure. La conjoncture de guerre a sous-dimensionné les graves menaces qui mettent en péril l’espèce humaine, les effets de serre et du réchauffement de la planète, les préoccupations environnementales, les défis de la découverte sinon du « secret de la vie », du moins du « secret de la reproduction » et du clonage.
Merci pour ce texte
En Islam, le rapport entre religion et raison et laïcité est totalement différent de ce que l’Europe a connu dans le passé. En effet, les sources communiquent des normes et des principes, cependant ceux-ci n’entendent ni étouffer la raison ni la brimer, mais seulement l’orienter
« Le monde musulman est aujourd’hui en régression par rapport à ce qu’il était il y a un demi-siècle sur la question de la laïcité, c’est-à-dire un espace temporel échappant à la souveraineté de Dieu où l’homme réfléchit par lui-même » Adel Rifaat
Un texte excellent qui affirme des vérités. Je ne partage pas cependant le passage sur la laïcité dans le monde arabe.
Le profane voit le moulin et le saint voit le vent..
